Ma poupée cassée,
Je suis tombé sur un endroit hors du temps à la via del Duomo : l’Ospedale delle Bambole, l’hôpital des poupées.
Sur les étagères, des patients silencieux attendent leur tour : ours en peluche déchirés, poupées de porcelaine fissurées, figurines de dragons aux ailes brisées, même des statues de saints abîmées par le temps.
Tout a commencé au XIXe siècle.
Un certain Luigi Grassi, scénographe de théâtre, peignait des décors, fabriquait des marionnettes, toujours vêtu d’un tablier blanc maculé de couleurs.
Un jour, une mère entra dans son atelier avec une poupée cassée et lui demanda de la réparer.
Ce n’était pas son travail, mais il était napolitain, donc sociable, ouvert, toujours prêt à rendre service. Il savait combien un enfant pouvait être attaché à une poupée, alors il a accepté.
Et il ne s’est pas contenté de la recoller.
Il l’a rendue encore plus belle, plus solide qu’avant.
L’enfant était aux anges.
Sa mère en parla autour d’elle.
Puis d’autres mères vinrent, puis encore d’autres.
De bouche à oreille, Luigi Grassi est devenu réparateur de poupées.
L’activité se transmit à son fils Michele, puis à son petit-fils Luigi.
Pendant la guerre, ce-dernier maintint l’atelier à flot, malgré les temps sombres.
La réparation de poupées devint son activité principale, puis exclusive.
Et comme il portait toujours sa blouse blanche, comme un chirurgien, on finit par surnommer l’atelier « l’hôpital des poupées ».
Aujourd’hui, c’est Tiziana Grassi qui opère.
Elle sait qu’elle ne recolle pas que du plastique et de la porcelaine.
Elle recoud des morceaux de mémoire.
Elle rafistole des fragments de vie.
J’aurais pu t’apporter là-bas.
Mais ça ne marche pas comme ça.
Il n’y a pas de clinique pour les bébés perdus.
